Interview x Armel LE CLÉAC’H

 

 

 

« Tant qu’on a l’envie, l’énergie et la passion,

il faut continuer !  »

 

 

 

ADEKWA Avocats Lille - AUDIENCE - Armel LE CLEACH - Victor MOLLET 01

 

 

 

Insatiable aventurier, Armel Le Cléac’h est un navigateur hors pair. Dernier vainqueur du Vendée globe, record en prime, le skipper de quarante ans, toujours en quête de défis, nous expose sa passion pour la mer et nous révèle son instinct de compétiteur. À l’eau !

 

 

 

|  propos recueillis par Victor MOLLET, Dircom ADEKWA Avocats  |

Directeur de la Rédaction d’AUDIENCE

 

 

 

Lors du dernier Vendée Globe, vous avez réalisé le tour du monde en soixante-quatorze jours et trois heures durant le dernier Vendée Globe… Jules Verne doit se retourner dans sa tombe !

C’est un peu ça (rires) ! J’ai franchi la barre des quatre-vingt jours un peu plus nettement que mes prédécesseurs. Le temps de parcours en tour du monde se raccourcit mais je peux vous garantir que la difficulté est immense. Avant le départ du Vendée Globe, je visais avant tout la victoire et je voulais simplement arriver avant les vingt-neuf autres concurrents. Ce record, glané grâce à une météo plutôt favorable, c’est vraiment la cerise sur le gâteau.  

Quand j’étais petit, je me rappelle de Bruno Peyron, avec son équipage et son bateau, le « Commodore Explorer », qui était passé sous la barre des quatre-vingt jours pour quelques heures. J’avais trouvé ça incroyable, je ne faisais que du dériveur à l’époque et c’était pour moi un exploit énorme ! Je n’imaginais pas qu’un jour des bateaux seraient en mesure de faire le tour du monde en quatre-vingt jours. Depuis, tout s’est accéléré puisque le record toutes catégories confondues est d’un peu plus de quarante jours.

 

 

Votre record constitue un bel exploit, surtout quand on pense que vous aviez le mal de mer étant enfant !

Oui, c’est vrai (rires) ! Mon père avait un bateau de croisière avec lequel on partait en famille lors des vacances d’été. On partait du Finistère pour aller jusqu’en Irlande quand le temps le permettait et ce n’était pas toujours très calme… Les traversées n’étaient pas faciles pour moi et j’étais régulièrement malade… On passait des heures un peu difficiles on va dire !

Après, quand j’étais petit, je ne participais pas aux manœuvres, j’étais un peu spectateur…  Quand j’ai commencé à être plus acteur, ça a commencé à aller mieux… J’ai pris la main et le mal de mer n’est jamais revenu !

 

 

Comment se déroule votre préparation avant de prendre la mer pour soixante-quatorze jours ?

Certains ne s’en doutent peut-être pas mais c’est une préparation qui est très longue, surtout quand on part pour faire du solitaire. On n’a pas le droit de s’arrêter, on n’a pas le droit à une assistance extérieure pendant la course… C’est une préparation complète avec en premier lieu la confection du bateau, ce qui englobe les aspects techniques et les impératifs de fiabilité. Ça a quand même pris un an et demi pour le dernier Vendée globe ! Ce sont aussi des heures et des heures passées sur l’eau afin de maîtriser totalement le bateau, voir si toutes les pièces fonctionnent pour ne serait-ce qu’essayer de gagner l’arrivée. Et là encore, cela a nécessité un an et demi de temps. Après, il y a toute la vie à bord : il faut avoir suffisamment à manger en tenant compte du parcours, il faut préparer des vêtements adéquats, savoir gérer la météo avant de partir, réaliser une formation médicale pour savoir se soigner en cas de besoin, et savoir faire un minimum de communication pour faire vivre notre aventure avant, pendant et après la course.    

 

 

Les nouveaux outils technologiques qui permettent de communiquer pendant la course dénaturent-ils le côté aventurier ?

Cela fait partie de l’évolution, j’y suis pour ma part assez favorable. Nous ne sommes plus en 1950 ! Les bateaux sont différents, plus performants, mieux outillés. Et la médiatisation fait partie du jeu. Aujourd’hui, vous avez beaucoup de gens qui n’y connaissant franchement pas grand-chose à la voile mais qui sont en mesure de suivre nos aventures car elles sont accessibles grâce aux moyens de communication que nous avons à notre disposition. Et pendant la course, on s’efforce de faire vivre notre course, à travers des témoignages, des photos, des sons ou des vidéos… Ça touche de plus en plus de monde et c’est tant mieux !

Il peut toujours y avoir des nostalgiques mais personnellement je vis avec mon temps et je trouve que l’on a le charme de cette liberté de pouvoir envoyer ce qu’on veut, d’allumer et d’éteindre la caméra quand on veut. On n’est pas non plus filmé vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ce n’est pas une téléréalité !   

 

 

Qu’est-ce qui est le plus dur durant la course ?

Pour moi, la première difficulté, c’est de quitter ma famille. J’ai une femme et deux enfants, c’est pour moi très important dans mon équilibre de vie au quotidien donc c’est toujours compliqué de se quitter pour deux mois et demi, d’autant plus que je me rends dans des contrées parfois hostiles. C’est compliqué des deux côtés, à terre pour ma fille, et en mer pour moi. Ça aussi ça se prépare en amont, en expliquant notamment aux enfants ce qu’il va se passer.

Après ce qui est compliqué durant la course ce sont les problèmes techniques qu’on peut avoir sur le bateau, les difficultés météo, avec des tempêtes dans les mers du sud par exemple. Mais ça fait partie du jeu ! J’en suis à mon troisième Vendée globe, j’arrive aujourd’hui à mieux appréhender les moments délicats et je les prends avec plus de recul. Et puis, une fois arrivé aux Sables d’Olonne, ces épreuves difficiles, on les oublie assez vite !

 

 

À quoi pense-t-on quand on est en plein milieu de l’océan ?

Quand je pars, je pars pour un marathon, avec l’ambition de gagner, surtout  que j’étais arrivé deux fois deuxième pour mes deux premières participations et qu’on préparait cette course depuis trois ans. Loin de tout, en plein milieu des océans, je garde toujours ce fil conducteur à bord du bateau. Je pense avant tout à la performance, à être toujours bien réglé, sur la bonne voile, avec les bons choix techniques. Il y a une certaine forme de routine qui se met en place tout au long de la course qui fait qu’on oublie parfois un peu l’endroit où l’on est et la difficulté de l’éloignement. De temps en temps il y a des petits moments de solitude, des petits coups de blues, avec le moral dans les chaussettes mais il faut savoir se faire violence pour avancer. On a la chance de pouvoir communiquer avec la terre et notamment avec la famille pour discuter, ça fait toujours beaucoup de bien. Avant de partir, je prépare aussi de la musique, des émissions de radios à écouter à bord, ça me permet de changer d’atmosphère et de repartir plus fort.

 

 

Avez-vous le temps d’admirer l’immensité qui vous entoure ?

Il faut toujours rester concentré sur la course mais je vous rassure, il y a encore, même après trois Vendée Globe, des moments absolument incroyables où on se sent vraiment privilégié, avec des lumières incroyables, des couchers de soleil magnifiques en plein milieu de l’océan… Par moment, on mange en terrasse avec une vue à 360 degrés ! Je pense aussi à des rencontres avec des animaux marins ou des aperçus de terres comme au Cap Horn, avec les montagnes du Chili derrière… Ce sont des moments absolument inoubliables et uniques. Je reste toujours impressionné par tout ce que je vois même si l’objectif n’est pas non plus de faire du tourisme et qu’il faut toujours resté concentré sur la course. Je suis conscient d’être privilégié.

 

 

Les succès que vous glanez sont davantage un exploit individuel ou plutôt une réussite collective ?

C’est avant tout une réussite collective. J’ai la chance d’avoir toute une équipe, le team Banque Populaire, composé d’une douzaine de personnes qui travaillent avec moi depuis 2011. Bien sûr, c’est moi qui suis le skipper du bateau et le sportif du projet mais sans eux je sais que je ne serais pas grand-chose. Je ne serais pas à l’arrivée des courses et encore moins au départ. Le bateau peut ainsi être parfaitement et minutieusement préparé. Ce projet collectif est pour moi essentiel et me permet justement de pouvoir avoir une satisfaction personnelle à l’arrivée. Beaucoup de personnes ont mis de l’énergie dans ce projet, y ont passé des heures et des heures et je sais ce que je leur dois : la victoire.

Je trouve qu’aujourd’hui il y a beaucoup de similitudes entre ce que je peux faire et le monde de la Formule 1, avec un pilote qui agit et une quantité d’ingénieurs et de managers qui gravitent autour de lui et qui le conseillent. Je fais aussi souvent des parallèles entre mon métier et celui de chef d’entreprise ou de dirigeant, avec la nécessité de dialoguer constamment ensemble, dans les bons comme les mauvais moments, pour pouvoir réaliser un objectif ou un défi commun.

 

 

Quel message souhaitez-vous faire passer au travers de vos exploits ?

Si je devais retenir une leçon de cette aventure qu’est le Vendée Globe, après trois participations consécutives, ce qui constitue quand même dix ans de ma vie, c’est la persévérance. Quand on croit à ses rêves et ses objectifs, qu’on n’y arrive pas forcément du premier coup ou du deuxième, la troisième tentative peut être la bonne, quand bien même le challenge est immense. Ce fut le cas pour moi. Dans cet esprit, la remise en question est essentielle. Il faut avoir de la déception quand on ne parvient pas à ses objectifs et s’en servir pour rebondir. Tant qu’on a l’envie, l’énergie et la passion, il faut continuer !

 

 

Comment se passe le retour sur la terre ferme ?

C’est toujours assez compliqué et impressionnant parce qu’on n’a pas vraiment le temps d’atterrir. Alors qu’on vient de passer plus de soixante-dix jours totalement seul, on est immédiatement happé par une espèce de vague médiatique et une vague de sollicitations. C’est un sentiment étrange : c’est à la fois très sympathique parce qu’on est félicité et que c’est une occasion incroyable de témoigner mais c’est vrai que pour la famille et retrouver une vie « normale », il faut du temps ! On ne peut pas vraiment rentrer tranquillement chez soi comme on aurait envie. Ça prend un peu de temps, souvent une dizaine de jours. Mes enfants m’en veulent un peu toujours, ils ne comprennent pas forcément toujours ce qu’il se joue, et mon fils m’a même dit une fois « c’était mieux quand t’avais fini deuxième ! », parce que j’avais forcément été moins sollicité quand je n’avais pas gagné. Quelque part il n’avait pas tort. On fait la Une des journaux et des médias. Et je pense que les médias ont besoin de héros des temps modernes. Mais attention : personnellement je ne me considère pas du tout comme un héros ! Je suis simplement un sportif-aventurier.  

 

 

Que vous a appris la mer sur vous-même ?

Je pense que cela m’a permis de voir les choses différemment sur terre dans la vie de tous les jours, de prendre beaucoup plus de recul, notamment par rapport au confort matériel dont on peut bénéficier sur terre. Lorsque l’on est loin de tout, au milieu de l’océan, quand on vit des difficultés majeures d’ordre naturel, que vous devez dompter les événements extérieurs pour continuer d’avancer, les petits tracas du quotidien vous semblent vraiment mineurs et sans importance.  

 

 

Quels sont aujourd’hui vos prochains défis ?

Mon prochain objectif, c’est la route du Rhum en 2018. On travaille aujourd’hui sur la construction d’un nouveau trimaran de trente-deux mètres de long, qui saute et vole presque au-dessus de l’eau, et qui sera mon bateau pour les années à venir. J’ai également en tête un tour du monde pour 2019 avec l’objectif premier d’arriver avant mes petits camarades et de pourquoi pas battre un nouveau record. Et j’ai hâte, car la mer et l’aventure ne cessent de me manquer dès que je reste un peu trop longtemps sur la terre ferme…  

 

 

 

 

 

 

 

Le questionnaire de Proust d’Armel Le Cléac’h

 

Votre meilleur souvenir en mer ?

Mon premier souvenir du Cap Horn, sous le soleil, en 2009,

à l’occasion de mon premier tout du monde !

 

Et le pire ?

Un chavirage, en 2005, sur une Transat Jacques Vabre. Un moment très difficile où on ne passe pas loin de la catastrophe, avec la nécessité d’être hélitreuillé.

 

Votre plus grande fierté ?

Mes enfants !

 

Et votre plus grand regret ?

De ne pas avoir pu prendre le départ de la route du Rhum en 2014

suite à un accident domestique.

 

Votre  principale qualité ?

La persévérance.

 

Votre défaut le plus prononcé ?

Egoïste, ce qui n’est pas forcément surprenant quand on fait du solitaire !

 

Une devise qui vous suit au quotidien ?

Ne jamais rien lâcher !

 

Une série à nous conseiller ?

« Band of brothers ».

 

Un vœu, un souhait pour l’avenir ?

Que notre planète aille mieux, notamment sur le plan de l’environnement !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

AUDIENCE #6 by ADEKWA Avocats 03

AUDIENCE #6

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ADEKWA Avocats

Cabinet d’avocats

Lille  –  Douai  –  Valenciennes  –  Bordeaux