Interview x Christophe ALÉVÊQUE

[ Secrets d’éloquence   –   Épisode 1/6 ]

 

 

 

« Il ne faut pas avoir peur

de se planter…  »

 

 

 

AUDIENCE #7 by ADEKWA Avocats - Christophe Alévêque

 

 

Humoriste impliqué et spontané, Christophe Alévêque dit ce qu’il pense et pense ce qu’il dit. Sur scène, il ne manque jamais de manier l’improvisation avec disposition et inspiration. Son ambition ? Réveiller la population !

Rencontre.

 

 

 

|  propos recueillis par Victor MOLLET, Dircom ADEKWA Avocats  |

Directeur de la Rédaction d’AUDIENCE

 

 

 

 

Quelle est votre définition de l’éloquence ?

Christophe Alévêque : Pour moi, l’éloquence, c’est arriver à faire passer ce que l’on a dans la tête, arriver à se mettre en scène et à mettre ses mots en scène. C’est parvenir à partager sa pensée. Et dans cette optique, le charisme est indispensable. J’aurais d’ailleurs rêvé d’être avocat pour pouvoir réaliser des plaidoiries. Il m’est arrivé d’en faire dans mes spectacles, notamment en défendant une personne totalement indéfendable, mais c’est évidement de l’ordre du fictif. C’est un exercice extrêmement intéressant. On se remet en question soi-même et cela peut même parfois aller très loin, avec des questions existentielles sur le sens de la vie, sur son propre rôle sur cette terre. C’est assez profond. Plaider, c’est se demander «  Pourquoi ?  ».

 

 

L’éloquence, est-ce plutôt de l’ordre de l’inné ou de l’acquis ?

C A : Les deux mon général ! Comme dans notre métier d’humoriste : il faut un certain talent mais surtout beaucoup beaucoup beaucoup de travail. J’aime cette formule du comédien Louis Jouvet qui, à la question « Que faut-il pour faire un bon acteur ? » répond « 5% de talent et 95% de sueur !« .

D’ailleurs, je pense que l’on devrait absolument, peut-être que ce sera fait prochainement, apprendre l’éloquence à nos élèves. Apprendre aux gens à s’exprimer est essentiel ! Tous les gamins devraient prendre des cours de théâtre. Non pas pour faire le métier de comédien ou d’acteur, on s’en fout, mais pour savoir prendre la parole,  pour arriver à formuler une pensée et, surtout, à être compris par les autres. C’est hyper important !

 

 

L’éloquence est-elle selon vous indépendante du physique ?

C A : Oui : regardez Dupond-Moretti ! Il n’a pas forcément un physique avantageux et pourtant c’est un formidable orateur. Je lui ai d’ailleurs dit quand je l’ai croisé : « Au départ, t’as rien avec toi ! » (rires !). Qu’est-ce qu’il m’a rétorqué ? Ça l’a fait marrer, il a énormément d’humour ! Non, très honnêtement, à moins d’être Elephant Man, et encore, je pense que chaque personne peut être éloquente. Un physique peu avantageux peut même être une force. Quelqu’un qui s’exprime formidablement bien, qui arrive à emporter la foule, le public, vous remarquerez que très vite on oublie complètement son physique. Et j’irais même plus loin : je pense qu’il est plus difficile d’être éloquent quand on est très beau que quand on est très laid. Pour une Miss Monde, un exercice d’éloquence doit être très périlleux… Il faut vraiment qu’elle soit géniale, pour que l’on fasse attention à ce qu’elle dit et qu’elle nous fasse oublier le reste.

 

 

L’humour constitue-t-il une « arme de choc » ?

C A : Oui, bien sûr ! L’humour ou l’art de la formule sont de formidables armes. Dans une plaidoirie, comme dans des spectacles, ces deux éléments emmènent et entraînent les gens et le public. Et je rajouterais l’émotion comme troisième arme de choc.

Il m’arrive de faire des conférences sur l’économie et la dette, parce que j’en avais marre que les gens n’y comprennent rien et que c’est un sujet qui m’intéresse beaucoup. Pour faire passer un tel message, si je n’utilise pas l’humour et l’art de la formule, autant enculer les mouches directement !

 

 

Plus globalement, à quoi sert l’humour dans une société selon vous ?

C A : Pour moi, c’est aller à contre-courant d’une caste et d’une morale bien-pensante ! Utiliser l’humour, c’est prendre des distances. Et quand on prend des distances, c’est mathématique, on voit plus large !

 

 

À l’heure où le politiquement correct tend à devenir omnipotent, peut-on selon vous encore rire de tout ?

C A : Mais oui, bien sûr ! Et c’est surtout maintenant qu’il faut rire de tout ! Si l’humoriste n’est plus là pour aller à contre-courant de ce qui est imposé et pour faire rire, ça risque d’être très compliqué. L’humoriste est un peu celui qui appuie sur le petit «  kiki  » de la cocotte-minute qu’est notre société, pour éviter qu’elle n’explose. Dire aux gens «  Vous n’avez pas le droit de dire ça !  », c’est complétement ridicule ! Le mot d’ordre aujourd’hui c’est «  Pas de couilles, pas d’embrouille !  ». C’est regrettable.

Pour revenir à la question, oui, nous pouvons et nous devons rire de tout, et surtout depuis les attentats ! Un dessinateur me disait dernièrement : « Mais, finalement, les extrémistes religieux ont gagné : on ne dessine plus le prophète ! ». Et il a raison. Nous sommes confrontés à quelque chose de grave. Il ne faut pas céder à l’autocensure. Et comme on ne peut ou veut plus dessiner le prophète, moi, sur scène, je le mime. Et croyais-moi, je le mime bien (rires) ! On a quand même affaire à quelqu’un qui est un baiseur fou ! Et ce n’est pas moi qui le dit, ce sont les textes. Et il n’y a rien d’insultant là-dedans. J’utilise simplement une arme que nous avons normalement dès la naissance dans une démocratie : la liberté. Or, aujourd’hui, on a quand même l’impression que beaucoup de choses ne peuvent pas être dites…

 

 

Est-il selon vous plus difficile d’être un humoriste aujourd’hui qu’hier ?

C A : Je ne dirais pas plus difficile, mais plus fatigant. Nous ne sommes d’ailleurs plus beaucoup à pratiquer un humour engagé, à rebrousse-poil. Pourquoi ? Parce qu’on en prend plein la gueule ! Les réseaux sociaux sont malheureusement un peu devenus un déversoir de frustrations. Tout le monde a l’impression de pouvoir s’y exprimer mais c’est un leurre. L’ignorance est une usine à conneries formidable. Et, malheureusement, nos intellectuels qui, normalement, seraient là pour nous éclairer, prendre des distances, nous expliquer les mouvements du monde, plongent eux-mêmes dans le fait divers, l’émotion et l’immédiateté.

 

 

Quels sont les orateurs qui vous impressionnent ?

C A : En premier lieu, je dirais Nelson Mandela. J’étais et je suis un grand fan. Ses discours sont vraiment fascinants. Ensuite, je pense à André Malraux. Quand on réécoute certains de ses discours, qui font encore date aujourd’hui, c’est hallucinant. De nos jours, Mélenchon est très doué, c’est un tribun magnifique, il manie la langue française à merveille. C’est un homme cultivé, peu importe qu’on soit d’accord ou pas avec ce qu’il raconte. Dans un autre registre, Jean-Marie Le Pen était également un tribun hors pair. Il s’adressait quand même à des abrutis en employant des termes qu’ils ne connaissaient pas et parvenait à se faire applaudir ! Et à ce sujet, on peut dire que l’éloquence peut être extrêmement dangereuse. Hitler était peut-être le plus grand orateur qu’on n’ait jamais connu. Et on connait le résultat ! De manière moins dramatique, certains avocats, qui manient l’art oratoire comme personne, peuvent faire acquitter les pires coupables. On peut vraiment renverser les foules avec un discours.

 

 

Avez-vous le trac avant de monter sur scène ?

C A : Ça dépend ! Quand le spectacle est frais, oui. Après, je gère. Mais il y a toujours une angoisse, un trac, parce qu’il faut toujours être concentré. Et même si ça fait plus de vingt-cinq ans que je fais ce métier, il y a toujours ce petit stress qui monte. Mais c’est bien, c’est un stress positif. Et paradoxalement, c’est beaucoup plus difficile de jouer devant cinquante personnes que devant mille, parce qu’il y a une proximité beaucoup plus déstabilisante.

Pour pallier le stress, avec l’équipe, on se raconte des conneries. Et quand je vous dis qu’on se raconte des conneries, c’est un concours… C’est d’une nullité, vous ne pouvez même pas imaginer ! En général on parle de cul et parfois je pourrais vraiment avoir honte. Mais ça fait du bien, ça libère avant d’y aller. Et souvent c’est en rapport avec l’actualité : tout ce qui est interdit, nous nous l’autorisons. En loge, on y va vraiment gaiement ! Le revers de la médaille c’est que, parfois, tout ça me revient sur scène et c’est assez perturbant. 

 

 

Laissez-vous une place importante à l’improvisation ?

C A : Oui, je suis quelqu’un qui improvise beaucoup. Après il ne faut pas croire que c’est l’aventure totale ! Mais il m’arrive de prendre un chemin sans savoir où je vais finir. Et c’est ici que la liberté s’exprime pleinement. Et au niveau de l’éloquence, ça se passe naturellement, les mots viennent de manière assez mystérieuse. Quand on écrit, on peut rester devant une page pendant deux heures à chercher les mots, le bon mot, y revenir, recopier, déchirer… Quand on est sur scène, c’est totalement différent et c’est là que la pensée se développe véritablement.

L’improvisation est un exercice extrêmement difficile. On est d’ailleurs très très peu à le faire, à le pratiquer. Je fais parfois même des spectacles uniquement avec des revues de presse. Je n’ai que quelques notes et, pour le reste, je me laisse aller. Il faut être imprégné de son sujet. Dans ces moments-là, je me tape six ou sept journaux par jour, et je n’ai que ça dans la tête. J’ouvre des tiroirs, je cogite, je rebondis… C’est une gymnastique intellectuelle et beaucoup de travail. Et, à un moment donné, il faut une confiance en soi assez folle, au-delà du raisonnable. Il faut quelque part être inconscient. Il ne faut pas raisonner. Il faut prendre cette liberté que l’on a et la glorifier, la survolter ! Il ne faut pas avoir peur de se planter. Et le reconnaître si c’est le cas.

 

 

Quel message souhaitez-vous faire passer au travers de vos sketchs et spectacles ?

C A : Je ne parlerai pas de message mais simplement de légèreté. J’ai envie que les gens soient plus légers quand ils sortent de la salle. Sur scène, je transforme la merde en or. Et le pire, en rire. Ce que j’aime beaucoup dans le rire du public, c’est qu’il y a quelque chose de collectif, complètement à contre-courant de l’individualisme forcené dans lequel nous vivons. Les gens sont ensemble, rient ensemble. Ils peuvent se dire «  Ah, je ne suis donc pas tout seul à être mal en ce moment, à penser que ça c’est une connerie, à avoir envie de dire ça mais de ne pas savoir ou oser le dire…  ». Et tout d’un coup, il y a l’autre guignol sur scène qui ose et qui leur dit que c’est possible ! 

 

 

Votre dernier spectacle s’intitule « Ça ira mieux demain« . Qu’est-ce qui ne va pas aujourd’hui ?

C A : Pour le dire vite, je pense que nous vivons dans une société uniformisée, sclérosée, avec une ignorance crasse qui touche beaucoup de gens. Les inégalités se creusent avec l’acceptation, la résignation et l’impuissance de la majorité.

 

 

À l’été 2016, vous organisiez une série de diners avec des personnalités politiques de gauche, et non des moindres : Benoît Hamon, Christiane Taubira, Cécile Duflot… Elles ont toutes disparues ou presque depuis. Vous leur avez jeté un sort ?

C A : Non non (rires) ! Je pense qu’elles se sont eux-mêmes jetées un sort ! Mon ambition à l’époque, c’était de rassembler. Alors que tout le monde disait que c’était mort pour la gauche, je n’arrivais pas à me résigner, j’étais persuadé, et je le reste aujourd’hui, qu’il y avait une voie dans l’optique de la présidentielle de 2017. Mais il fallait se rassembler. Tout le monde est venu tout de suite. Sauf Mélenchon. J’en garde un goût amer parce que j’y ai cru. Et eux aussi. Tout le monde était prêt à s’aligner derrière Christiane Taubira. Ils se sont dit que c’était possible. Il y avait un réel espoir. Malheureusement, tous ces gens-là sont des politiques, et leur parole peut pas mal varier d’un jour à l’autre…

 

 

Quels sont aujourd’hui vos prochains défis ?

C A : Je suis en train de finir un roman. Et je peux vous assurer que c’est l’un de mes plus grands défis depuis longtemps. J’ai déjà écrit plusieurs livres mais c’était des essais, des dictionnaires, des chroniques… Jamais un roman. Et là je m’y suis mis ! J’avais un peu peur de me lancer là-dedans mais j’ai une magnifique histoire. Je trouve ça passionnant de tout inventer : les personnages, les situations… Il faut que l’inspiration soit là, il faut être content de soi… J’espère de tout cœur que ce sera un bon livre !

 

 

Pour conclure, si vous deviez distiller une bonne parole, quelle serait-elle ?

C A : Rêver ! Rêver, sinon on est mort !  

 

 

 

 

AUDIENCE #7 by ADEKWA Avocats - Christophe Alévêque 02

Portrait Chinois

 

Votre plus grande fierté ?

C’est un peu bateau mais je dirais mes enfants.

Je viens de remettre le couvert et c’est magnifique.

 

Votre plus grand regret ?

Tout ce que je n’ai pas encore fait.

 

Votre citation ou devise favorite ?

«  L’utopie d’aujourd’hui est la réalité de demain  », de Victor Hugo.

 

Une personnalité qui vous inspire ?

Nelson Mandela.

 

Un air de musique ?

«  My Way  », des Sex Pistols.

 

Un mot d’exception ?

Connard !

 

Un mot qui tue ?

Dieu.

 

Un mot qui guérit ?

Amour.

 

Un juron d’exception ?

«  Ta mère la pute !  »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

AUDIENCE #7 by ADEKWA Avocats 01

 

AUDIENCE #7

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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