Interview x Raphaël ENTHOVEN

 

 

 

« Chaque homme est un chercheur d’or  »

 

 

 

ADEKWA Avocats Lille - AUDIENCE - Raphaël ENTHOVEN - Victor MOLLET

 

 

 

Éminent philosophe et éclaireur de l’actualité, Raphaël Enthoven délivre quotidiennement sa vision de la discipline sur les bancs de l’école autant que sur les ondes et les plateaux de télévision. Avec douceur et amitié, il nous distille quelques précieux conseils pour mieux apprécier le quotidien, et plus largement la vie.

 

 

 

|  propos recueillis par Victor MOLLET, Dircom ADEKWA Avocats  |

Directeur de la Rédaction d’AUDIENCE

 

 

 

Raphaël Enthoven, à quoi sert la philosophie ?

Objectivement, la philosophie ne sert à rien. Mais, ce faisant, elle affranchit son praticien du régime de l’utilité elle-même. Faire de la philosophie consiste à s’intéresser au monde séparément de l’intérêt qu’il peut avoir pour soi. C’est en cela qu’elle est l’amie et l’ancillaire d’une vie bonne. Car nous vivons au quotidien dans l’hypnose de ce qui nous est utile et l’oubli de ce qui ne nous sert plus. La philosophie est un antidote à l’amnésie qu’impose la nécessité de survivre. C’est à la philosophie qu’on doit de ne pas perdre sa vie à vouloir la gagner, de ne pas tenir la contradiction pour une offense, ni la culture pour un remède à la sottise. C’est à la philosophie qu’on doit de tenir l’opinion d’en face pour aussi respectable que la sienne, et la compréhension pour un préalable à tout jugement… En un mot, l’inutilité qu’elle revendique la rend indispensable.

En ce qui me concerne, je n’ai pas eu le choix (ce que, rétroactivement, j’interprète comme une forme supérieure de liberté) : mon père m’a dit que je ferais de la philosophie. Je me suis contenté de ressembler à cette prédiction, avant de rencontrer des auteurs qi vous apprennent à vous approprier votre propre désir. Le fait, aujourd’hui, que la philosophie soit mon métier me met dans la situation divine de pouvoir vivre de ce que j’adore. Fortunato, disent les Italiens.

 

 

 

Cette philosophie est-elle applicable au monde du travail ?

Croire que la philosophie « s’applique », c’est avoir une fausse idée de ce qu’elle est. La philosophie n’est pas un jeu de l’esprit dont les acrobaties peinent ensuite à rejoindre la réalité du praticable. Le philosophe n’est pas un pur esprit qui pense le monde sans y toucher, mais un corps qui, comme tous les corps, subit des humeurs et fait ce qu’il peut. La philosophie n’est pas l’échappatoire qui nous exile d’un monde trop violent, mais la discipline que la violence du monde impose de pratiquer pour moins la subir. Les questions qu’on se pose sont celles de tout le monde (il n’est pas faux de dire qu’en cela, tout le monde est philosophe) ; la seule différence est que la philosophie répond à ses questions par d’autres questions…

Le monde du travail est, à tous égards, un formidable espace de réflexion. L’entreprise est-elle un système mortifère qui presse les gens pour en garder le suc ? Ou bien un organisme qui, à la façon des vivants, s’entretient lui-même et s’abreuve du monde comme un cheval se désaltère ?

Le respect d’un salarié passe-t-il par l’indiscrétion ou l’indifférence ? Peut-on réduire le suicide d’un employé à ses conditions de travail, sans faire de sa mort un argument politique ? Le travail est-il une aliénation ou une libération ? Pourquoi le management (étymologiquement : « la main qui agit ») se prononce-t-il avec l’accent Anglais ? La prononciation est-elle aussi floue que le concept ? L’épanouissement des salariés est-il une conquête sociale, ou l’alibi d’une servitude renouvelée ? Toutes ces questions (et mille autres) se posent en entreprise, tout le temps. C’est la constance de ces interrogations qui explique, à mon sens, le désir si répandu chez des salariés qui ont le nez dans le guidon, de « prendre de la hauteur »…

 

 

 

Et dans le quotidien, comment chacun peut-il s’approprier la philosophie ?

Faire de la philosophie consiste à s’étonner de ce qu’on a l’habitude de voir. Imaginez une journée de contraintes et de rendez-vous. Chaque étape franchie est aussitôt jetée dans la fosse aux gestes oubliés. Les choses qu’on fait parce qu’on doit les faire sont aussi celles qui s’estompent le plus vite. Mais ce qui rend intéressante l’inintéressante agitation que nous appelons « l’existence », c’est la constante possibilité de saisir quelques détails immortels. Un regard, un geste, une mauvaise foi, un dilemme, la forme d’un nuage… Chaque homme est un chercheur d’or dont les six sens forment un tamis qui lui permet de capter au vol un peu de temps à l‘état pur dans le déroulement des journées. Le point de départ de la philosophie, c’est la capacité à ne pas être absorbé par son acticité, au point de ne plus être ce chercheur d’or.

 

Après avoir officié plusieurs années chez France Culture, vous tenez désormais chaque matin la chronique « La morale de l’info » sur Europe 1. L’information vous semble-t-elle morale ? Dans quelle mesure la philosophie peut-elle éclairer l’actualité ?

La morale de l’info (rebaptisée, à juste titre, « le fin mot de l’info ») n’est pas une « morale » qu’on adresse au monde à la façon d’un conseil de vertu. Mais un aller-retour, une façon de cueillir l’événement pour en extraire la problématique dont il se fait l’écho, pour éclairer en retour une grande théorie par un exemple nouveau. Si « morale » il y a, c’est celle, aphoristique, des moralistes, et non des moralisateurs.

C’est un malentendu qui donne à penser que la philosophie et l’actualité ne sont pas faites pour s’entendre. Ou le résultat d’une mauvaise compréhension des deux. Qu’on le veuille ou non, l’actualité est le terreau de la pensée, surtout quand elle refuse de se payer de mots. On y trouve, comme dans le terreau, des semis et des graines qu’il appartient au penseur de faire fleurir. Tout événement est richissime. Armée d’une loupe, d’un télescope et d’un stéthoscope, la philosophie travaille l’actualité pour extraire ce qui dure au sein de ce qui passe. L’actualité est une nappe phréatique, une rivière de pétrole que la philosophie raffine, et à laquelle elle doit se confronter, si elle veut être comprise, et efficace.

 

 

Les médias semblent toujours insister sur les « mauvaises » nouvelles, créant par la même une actualité anxiogène… Partagez-vous ce constat ? Comment l’expliquez-vous ?

Les médias ne sont pas des euphorisants, mais les médiateurs du réel. Et le réel, c’est d’abord la mort, les viols, la haine, la guerre, la maladie, la misère et la démagogie. Ne pas traiter ces sujets en priorité reviendrait à endormir, à leur demande, les gens qui aiment qu’on leur mente agréablement. Romain Gary a une très belle lecture du « sommeil du juste » dans La promesse de l’aube : le juste n’est pas celui qui dort comme une souche tandis que les enfants meurent sous le fouet, mais celui qui, au contraire, est constamment réveillé par le souvenir de leurs cris. Le juste est celui qui souffre des douleurs qui lui sont épargnées. Il ne s’agit pas de masochisme ici, juste d’être vivant, c’est-à-dire solidaire.

 

Technologie, transport, circulation de l’information… Tout semble aller plus vite aujourd’hui. Est-ce une impression ou une juste réalité ?

Tout va plus vite mais rien ne bouge. A la façon d’un océan dont les courants, les tsunamis et les chatoiements au soleil masquent l’immobilité funeste. Nous sommes des hamsters qui s’agitent sur place, ou des gens qui, comme dit Baudelaire, « meurent sans bouger dans d’immenses efforts ». Rien ne sert de courir, encore faut-il aller quelque part. Or, où va-t-on, depuis qu’il n’y a plus de distance ?

 

Comment tenter de ralentir son rythme de vie, d’enfin prendre le temps ?

En le faisant. Il n’y a pas à tenter ici. Juste à faire. Ce qui est difficile, ce n’est pas de faire un pas de coté, mais de sortir vraiment. Or, paradoxalement, pour sortir du temps quotidien, il faut s’y enfoncer. C’est à l’intérieur du quotidien qui gît le temps à l’état pur. Celui qui, comme vous et moi, prend des vacances comme « un bol d’air » pour ensuite retourner dans l’apnée quotidienne ne fait que suspendre quelque chose, un peu comme on rentre le ventre au passage des jolies filles. Ce qui compte, me semble-t-il, n’est pas d’interrompre la trépidation (ce qui est à la portée de tout individu solvable et susceptible, un jour, de partir en vacances), mais d’en comprendre le rythme au point de ne plus le subir. L’enjeu n’est pas le temps suspendu, mais le temps retrouvé. La vie de tous les jours recouvre et abrite la vie de chaque instant. Qui met la main sur cette dernière traverse le quotidien sans peine. 

 

 

Vous avez accordé un dictionnaire amoureux à Marcel Proust. Pourquoi ? Qu’avez-vous appris à sa lecture ?

Tout. Et surtout ce que je savais déjà. Lire Proust, c’est mettre des phrases sur la totalité des émotions qui vous ont, un jour, traversé le cœur. Proust voulait écrire un livre dont chaque lecteur « fût comme le lecteur de lui-même ». Or, il a réussi. La Recherche du Temps perdu n’est pas un miroir où le lecteur trouve un reflet, mais un abîme où il découvre toutes les pensées dont il est capable. Aucun livre ne change la vie, ou n’approfondit l’existence, de cette manière.

 

 

Dans quelles mesures votre dernier livre, Little Brother, est-il une référence à la figure imaginée par George Orwell dans son œuvre 1984 ?

Vivons-nous aujourd’hui dans une société de surveillance encore plus pernicieuse et insidieuse ?

La verticalité de Big Brother, qui nous regarde d’en-haut et nous fait face comme Goliath, est moins redoutable que l’horizontalité de son petit frère, little brother, qui nous entoure comme un banc de poissons et nous surveille comme un œil de mouche. Nous avons moins à craindre les caméras de surveillance, que le smartphone du voisin. A tout instant, nous sommes suivis, entendus, photographiés, identifiés, devancés dans nos désirs, incités à agir, contraints de nous engager… La liberté n’est paradoxalement pas acquise dans le système qui prétend la garantir. Pour être libre, il faut d’abord mesurer combien nous ne le sommes pas.

 

 

Au cœur de l’ouvrage, vous posez la question « Comment se fait-il que chaque époque ait eu des gens pour dire que « c’était mieux avant » ? »… Quelle réponse y apportez-vous ?

Que la nostalgie du passé n’est pas le résultat d’un diagnostic, mais la conséquence d’une humeur. Hormis pour les périodes les plus sombres de l’histoire, le sentiment que « c’était mieux avant » (qui trouve à chaque époque, d’excellents exemples et d’excellents arguments) est un sentiment, une hypothèse a priori, et non l’effet de l’acuité spirituelle.

 

Pour conclure, si vous aviez un vœu, un souhait d’avenir à formuler, quel serait-il ?

Que tout continue comme après.

 

 

 

 

 

 

Le questionnaire de Proust de Raphaël Enthoven

 

Votre madeleine de Proust ?

Goldorak.

 

Votre vertu préférée ?

Le courage.

 

Votre héros ?

Monsieur tout-le-monde.

 

Un auteur ou philosophe de cœur ?

Montaigne.

 

Le livre de votre bibliothèque auquel vous tenez le plus ?

L’Ethique (de Spinoza).

 

La chanson qui vous émeut le plus ?

« Dès que le vent soufflera »

 

Une citation ou maxime favorite ?

« Sois l’ami du présent qui passe. Le futur et le passé te seront donnés par surcroît. »

(Clément Rosset)

 

Votre anagramme fétiche ?

LA VERITE – RELATIVE

 

Votre plus grande fierté ?

Vieillir.

 

Votre plus grand regret ?

Vieillir.

 

Votre plus grande peur ?

Vieillir.

 

Votre endroit préféré ?

Mon ordinateur.

 

Votre passe-temps préféré ?

Le travail.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

AUDIENCE #6 by ADEKWA Avocats 03

AUDIENCE #6

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Cabinet d’avocats

Lille  –  Douai  –  Valenciennes  –  Bordeaux