Interview x Romain DECHARNE

[ Secrets d’éloquence   –   Épisode 2/6 ]

 

 

 

« On ne naît pas orateur,

on le devient !  »

 

 

 

AUDIENCE #7 by ADEKWA Avocats - Romain Decharne Site 01

 

 

Aujourd’hui brillant tribun et enseignant en art oratoire à Sciences Po, Romain Decharne n’a pourtant pas toujours été un maître de l’éloquence.

En 2012, il a créé la Fédération Francophone de Débat (FFD) pour qu’un jour, comme lui, chacun puisse enfin apprendre à parler…et faire entendre sa voix.

 

 

 

|  propos recueillis par Victor MOLLET, Dircom ADEKWA Avocats  |

Directeur de la Rédaction d’AUDIENCE

 

 

 

Quelle est votre définition de l’éloquence ?

Romain Decharne : Pour moi, l’éloquence, c’est commencer par être soi-même. C’est mettre sa spécificité en avant et savoir faire émerger sa personnalité devant le public, avec panache. Plus que tout, un orateur doit commencer par être humble. L’éloquence, c’est un grand moment de vérité. Si le public sent que vous n’êtes pas sincère, vous le perdrez. L’éloquence c’est penser, c’est lire, c’est savoir écouter. L’éloquence, c’est apprendre à respirer, à exposer sa personnalité. L’éloquence, c’est ce qui permet de se faire des amis. L’art oratoire rend heureux, tout simplement. Les hommes aiment parler et, plus que tout, parler ensemble.

 

 

L’éloquence, est-ce plutôt de l’ordre de l’inné ou de l’acquis ?

R D : Ce n’est absolument pas inné selon moi. Il y a une part d’inné mais comme dans toutes les disciplines. Si je suis fils de pêcheur, je vais de manière innée connaître la mer un peu plus que les autres. Au même titre que les fils d’avocat auront peut-être un peu plus de qualités orales que les autres. Mais pour le reste, tout se travaille. C’est d’ailleurs le slogan de notre crédo à la Fédération Francophone de Débat : on ne naît pas orateur, on le devient ! J’en suis d’ailleurs la preuve vivante puisque j’étais vraiment mauvais au départ. Tout le monde peut y arriver !

 

 

Cette éloquence est-elle indépendante du physique ?

R D : Ce qu’il faut surtout, c’est avoir confiance en son physique et de ce qu’il peut renvoyer. Car avant d’entendre, le public voit et regarde. Et les gens qui ont un physique atypique ont un avantage, parce qu’ils se distinguent d’emblée des autres. Être éloquent, ce n’est surtout pas essayer de se conformer aux autres pour tenter de leur ressembler. Une personne petite, grosse, ou pas forcément très jolie, aura d’autant plus d’impact et sera d’autant plus éloquent s’il s’assume et encore plus s’il en joue. Avoir un physique avantageux, ce n’est pas un avantage pour l’éloquence spécifiquement, c’est un avantage dans tous les domaines. Et dans le cadre de l’éloquence, ce n’est un avantage que les deux premières minutes. Si la prestation n’est pas à la hauteur de ce physique, la déception du public n’en sera que plus grande. Les « beaux gosses », comme les personnes qui ont des facilités naturelles à l’oral, ne doivent surtout pas se reposer sur leurs lauriers ! Sinon, ils se feront dégommer par la suite par les personnes moins belles et moins douées. Il faut toujours rester humble, continuer  à travailler et toujours chercher des conseils pour progresser.

 

 

L’humour constitue-t-il selon vous une « arme de choc » ?

R D : Ah oui ! L’humour est une arme redoutable. C’est d’ailleurs pour ça que je fais souvent travailler mes élèves sous forme de jeu. Tout est toujours plus simple et plus agréable avec le rire et le sourire. Et si vous parvenez à faire rire le public, vous aurez toute son attention et les messages passeront d’autant plus facilement. Les gens ont envie de rire, ils ont envie de se détendre. Si vous arrivez à les faire rire, vous avez gagné ! Après, il n’y a pas que ça, l’art oratoire, ce n’est pas un one-man-show ! Il faut toujours veiller à conserver du fond. C’est un équilibre à trouver. Je dis toujours que l’éloquence, c’est comme un bon film. Et pour qu’un film soit un chef-d’œuvre, il faut du rire, du sexe, de l’amour, du sens, de la profondeur et de la réflexion tout à la fois. Il faut veiller à varier son style. L’orateur doit susciter des émotions.

 

 

Peut-on faire preuve d’éloquence tout en étant stressé ?

R D : Oui, le stress est même une arme. Et ce n’est jamais grave de se planter ou de bégayer en plein milieu d’un discours. C’est même un avantage si vous parvenez à vous reprendre et à vous battre. Au théâtre, on appelle ça les accidents de jeu. Quand il y a un accident, on voit le vrai visage de la personne, très souvent embarrassée. C’est un moment intense de vérité qui réveille le public. Si la personne se reprend et se rattrape, le public aura beaucoup d’empathie.

Que faire pour éteindre son stress ? Au-delà des exercices de respiration auxquels je ne crois pas trop, il faut comprendre que personne n’est le centre du monde. Si vous vous plantez, le public s’en fout et oubliera très rapidement. Ce sera simplement un mauvais moment sur l’instant. Il faut accepter l’échec. Comme le disait Churchill, le succès, c’est d’aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme !

 

 

Comment enseignez-vous cette éloquence à vos élèves ?

R D : Je fais un peu de théorie mais de manière très courte. Pour le reste, mon enseignement est quasi intégralement basé sur la pratique. L’art oratoire est très difficile à comprendre et appréhender sans le pratiquer de manière active et si possible en jouant, pour dédramatiser l’exercice.

Apprendre l’éloquence, c’est comme apprendre le football : vous n’allez pas devenir Zidane en lisant des manuels ! L’éloquence, c’est aussi un sport. On peut trouver des clés dans des livres mais sans pratiquer, vous n’irez nulle part. Et on peut pratiquer l’art oratoire seul, devant sa glace, mais ce qu’il faut surtout c’est pratiquer avec les autres, en groupe. Parce que ce qui stresse les gens et les empêche de dormir avant un oral, c’est le regard des autres. Seul dans sa chambre, tout le monde est capable de se prendre pour Obama. Face à un public, c’est plus compliqué.

Avec mes élèves, notre mot d’ordre c’est la pratique. Et on essaye toujours de créer un environnement fidèle à la réalité. On simule des conférences de presse, des débats télévisés, des procès, des diners de famille, tout en créant une atmosphère ludique, pour désinhiber chacun.

 

 

Vous êtes parallèlement le président-fondateur de la Fédération francophone de débat (FFD). Racontez-nous cette aventure…

R D : C’est partie d’un constat. Au départ, j’étais très mauvais en art oratoire. Je faisais partie de ces grands stressés qui ne dorment pas la veille d’un exposé, jusqu’à en faire des cauchemars. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’en France, prendre la parole devant un public, même restreint, c’est un exercice que l’on ne connait pas, que l’on fantasme. C’est en partie pour ça que j’ai créé la FFD, en 2012, il y a un peu plus de cinq ans.

Je me suis aussi lancé dans cette aventure parce qu’à l’époque, il n’existait que des concours d’art oratoire, notamment dans les facs de droit, avec de grands discours à réaliser, sans qu’aucun entraînement ne soit proposé parallèlement. Personnellement, j’avais tellement peur que je me disais «  Je ne vais pas y aller, je vais me faire défoncer !  ». Une fois, je me suis même inscrit à un concours et je n’y suis pas allé à la dernière minute. C’est vraiment quelque chose qui me faisait très peur. À côté de ça, il y avait un club de débat en anglais qui proposait des entraînements. Je m’y suis inscrit. Paradoxalement, le fait que ce ne soit pas ma langue maternelle me rassurait parce que ça me permettait d’avoir le droit à l’erreur. Petit à petit, je suis devenu bon et j’ai même commencé à gagner des tournois. Je suis allé un peu partout dans le monde pour faire des concours. Je suis devenu champion de France de débat en anglais et champion du monde dans la catégorie troisième langue. Au bout du compte, je me suis dit «  c’est dingue, ça n’existe pas en France !  ». Je me suis donc dit qu’on aller lancer ce club en France. On a commencé à Assas. Ça a marché tout de suite, parce qu’il y a un vrai vide en la matière. On a alors développé le concept, à Sciences Po, à l’ENS ou à Polytechnique. Au départ, c’était beaucoup dans les grandes écoles mais petit à petit, notre démarche s’est vraiment popularisée, que ce soit dans les facs de sociologie, de philosophie ou ailleurs. Il y a un véritable mouvement qui s’est créé autour de cet art oratoire. Et c’est tant mieux. L’art oratoire, c’est ce qui m’a le plus servi de toute ma scolarité ! Chose que l’on n’apprend pourtant jamais dans sa scolarité, que ce soit au collège, au lycée ou à l’université.

Aujourd’hui, dans notre Fédération, toutes les personnes francophones et francophiles sont les bienvenues : nous avons par exemple de nombreux clubs à Londres, au Canada, en Afrique ou en Russie. C’est vraiment très varié !

 

 

Comment s’organise votre Fédération ?

R D : Nous sommes aujourd’hui une cinquantaine à travailler au sein de la Fédération et nous organisons plusieurs événements par jour à travers la France et le monde, avec des entraînements réguliers, des matchs, des débats, des démonstrations… On pratique les quatre grandes disciplines de l’art oratoire, que l’on conjugue au quotidien : le discours, le débat, la négociation et la discussion. Par exemple, un match de débats oppose deux équipes de quatre, avec quatre rôles bien définis en amont. C’est à la fois un travail de préparation, d’écoute, de dialogue et d’improvisation autour d’un sujet déterminé. Et l’idée, c’est de ne surtout pas être figé mais de répondre à l’équipe adverse. Et, finalement, ce sont les membres de la Fédération, épaulés par des personnalités comme des avocats ou des journalistes, qui jugent et départagent les équipes.

Notre ambition, c’est, grâce à la parole, d’apporter aux gens dans leur vie de tous les jours.

 

 

Vous avez même fait le procès de Dark Vador ! Le côté obscur de la force a été définitivement vaincu ?

R D : Pas vraiment puisqu’il a été acquitté deux fois ! Le procès en première instance a eu lieu en 2015, en présence d’Éric Dupond-Moretti notamment, et l’appel du jugement l’an dernier, en 2017, avec entre autres les avocats de Dieudonné et Jérôme Kerviel. On essaye de procéder de la même manière qu’un procès traditionnel avec, comme juge, le public. Dans un autre registre, nous avons également fait le procès du Père Noël ! Et prochainement, on va s’attaquer à Voldemort, on verra si le même sort lui sera réservé que Dark Vador…

 

 

Quels sont les orateurs qui vous impressionnent ?

R D : Ce sont principalement des orateurs américains, à commencer par Louis Farrakhan, qui fait partie de la Nation of Islam, l’organisation de Malcolm X. Il parle pendant deux heures, dans des stades de foot pleins à craquer, en improvisation totale. De manière générale, je trouve que les meilleurs orateurs sont des orateurs religieux, car ils passent justement leur temps à prêcher.

Côté français ? On peut chercher ! Il y a beaucoup de vent… Je pourrais citer Mélenchon mais ce serait surtout pour signaler le vide sidérant à ses côtés. C’est peut être aussi pour ça que les gens se désintéressent de la politique en France.

 

 

L’éloquence peut-elle nuire ?

R D : L’éloquence est une arme immense. Le monde appartient à ceux qui savent parler. L’éloquence permet de maîtriser les choses. Pour le bien, et pour le mal.

 

 

N’ayant jamais vraiment appris à parler à l’école, les Français sont souvent tancés pour leur incapacité à s’exprimer en public avec aisance. Notre système éducatif est-il à revoir ?

R D : C’est assez incroyable mais oui, bien sûr qu’il est à revoir. Personnellement, je suis sorti du lycée et je ne savais ni écrire correctement ni parler convenablement. Et je suis loin d’être un cas isolé. C’est donc évident qu’il y a un problème. Comment le résoudre ? Il semble urgent de redorer l’image de l’oral, qui est notre premier moyen de communication et qui nous sert autant pour aller acheter notre baguette de pain que pour nous faire des amis, obtenir un stage ou trouver un job. Il est quand même incroyable qu’aujourd’hui, la majorité de nos élèves ait peur de s’exprimer… Pourtant, ne pas avoir peur de s’exprimer, c’est le bien-être par excellence ! Cela est d’autant plus important qu’il n’y a pas mieux que l’oral pour évaluer les élèves, tester la vivacité d’esprit et faire émerger des talents, des talents peut-être différents de ceux qui brillent à l’écrit. À l’oral, on ne peut pas tricher !

 

Dans cette optique, si vous étiez ministre de l’Éducation, quelles mesures prendriez-vous immédiatement ?

R D : En premier lieu, il conviendrait de mieux former nos enseignants et plus largement redorer leur image. Car si nos élèves souffrent, nos enseignants souffrent peut-être encore plus. Aujourd’hui, dans l’école, il n’y a plus d’autorité et de respect du professeur. À côté de ça, le professeur doit comprendre qu’il n’est plus le puits de savoir qu’il pouvait être autrefois. Aujourd’hui, le puits de savoir, c’est internet. L’enseignement doit être «  cool  » pour intéresser les élèves. Tout commence là. Le professeur doit apporter plus que de la matière grise. Ensuite, il faudrait revoir les matières fondamentales que l’on enseigne et notamment restaurer l’image du grec et du latin, qui nous permettent de comprendre les mots que l’on emploie et de donner du sens à nos phrases. Parallèlement, l’oral devrait être obligatoire, non seulement dans l’ensemble des matières enseignées, mais également dans le cadre de clubs ou ateliers. Tout comme il existe des «  AS Badminton  », il devrait exister des clubs d’art oratoire dans tous les établissements scolaires ! 

 

 

Pour conclure, si vous deviez distiller une bonne parole, quelle serait-elle ?

R D : Ce serait que chacun s’empare de l’art oratoire. Car on ne naît pas orateur, on le devient !  

 

 

 

 

 

 

 

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Portrait Chinois

 

Votre plus grande fierté ?

Faire progresser des jeunes à l’oral et plus encore de les transformer.

 

Votre plus grand regret ?

De ne pas avoir commencé l’art oratoire plus tôt.

 

Votre citation favorite ?

«  Le succès, c’est d’aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme  »,

de Winston Churchill.

 

Une personnalité qui vous inspire ?

Malcolm X.

 

Un air de musique ?

«  Get on up  », de James Brown.

 

Un mot juste ?

Courage.

 

Un mot qui tue ?

Amour.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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AUDIENCE #7

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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