Témoignage x Véronique ROY

Mère d’un djihadiste mort en Syrie

 

 

« JUGER N’EST PAS

SIGNE D’INTELLIGENCE,

IL FAUT ESSAYER

DE COMPRENDRE »

 

 

 

AUDIENCE #3

ADEKWA Avocats - AUDIENCE - Véronique Roy Burin

AUDIENCE #3

 

 

 

Partir.

Ne jamais revenir…

Il y a deux ans, Quentin décide de quitter un cocon familial sans histoires ni déboires.

Il effectue un choix radical, prend une décision irréparable : quitter définitivement Sevran et s’en aller pour Raqqa, fief de Daesh.

Véronique, sa mère, se mobilise pour encourager son retour mais ne parvient pas à le sortir des mains de l’État islamique.

Son retour, espéré pendant des mois n’interviendra jamais.

En janvier 2016, l’annonce de son décès tant redoutée est annoncée.

Quentin avait 23 ans.

Depuis, avec assurance et bienveillance, Véronique parle, alerte et milite pour éviter que d’autres familles ne connaissent la même tragédie.

Rencontre avec une mère meurtrie qui combat pour la vie.

 

 

 

 

 

Un jour de septembre 2014, votre plus jeune fils Quentin décide de rejoindre la Syrie. Il n’en reviendra jamais…

Nous n’avons rien su de se son départ. N’étant pas tenu au courant par la police, nous avons mené notre enquête personnelle. Nous remontons petit à petit le fil et constatons l’évidence d’une filière qui a opéré à Sevran et aux alentours. Ce qui nous met le plus en colère, c’est de voir que tout s’est fait grâce à un ami dont Quentin ne s’est pas méfié, si tant est  que l’on puisse encore appeler « ami » quelqu’un qui vous envoie à la case mort. Nous nous efforçons depuis le début de bien distinguer son chemin de conversion, pour des raisons qui lui appartiennent, de sa radicalisation.

Il a croisé les mauvaises personnes au mauvais endroit, au mauvais moment. Et ces personnes qui lui ont menti et monté la tête n’étaient pas sur internet. Internet a juste justifié les thèses de ces bourreaux de recruteurs, plus fanatiques que religieux. Cela a contribué à l’isoler, le faire culpabiliser, à voir les autres comme des ennemis, et, enfin, à lui donner l’envie de partir car sa place en tant que « bon » musulman n’était plus ici, en France.

 

 

Survient cette terrible nouvelle, le 14 janvier 2016…

Nous avons appris le décès de Quentin par un inconnu, sur WhatsApp, avec une phrase choc : « l’état bâtit sur le sang des martyres ». Il faut savoir que l’État islamique tient des registres avec le nom des jeunes et des parents à prévenir en cas de décès. Nous ne connaissons ni le lieu, ni la date, ni les circonstances exactes de son décès. Cet inconnu n’était qu’un messager qui nous a dit de nous réjouir, « il est bien au paradis des oiseaux verts », et de ne pas pleurer car « le seul que l’on peut pleurer c’est le prophète qu’on ne suit pas. La réponse est dans le coran, lis-le et ça ira mieux… ». Nous avons été sonnés en lisant ce message qu’on espérait n’avoir jamais à recevoir. Sur le moment nous avons eu le courage, je ne sais pas comment, d’entretenir une conversation avec le messager.

Faute de preuve, nous sommes bien obligés d’accepter la nouvelle, pour tenir debout. Nous avons aussi décidé, à défaut de corps et de certificat de décès, de faire une cérémonie d’au revoir à notre fils fin janvier, pour être en paix.

 

 

Quel adolescent votre fils était-il ?

C’était un enfant sans problèmes, qui avait fait de bonnes études. Il était sportif, musicien, dans une famille soudée, avec des valeurs. Il nourrissait des questionnements liés à sa jeunesse, sur l’existence, le sens de la vie, avec, sans doute, une forme de naïveté, un grand idéalisme. Il aimait la vie. Il était timide, peureux bien que volontaire, en compétition notamment, et très sensible aussi. Il avait un profil plutôt altruiste, humanitaire, voire alter mondialiste. On aurait pu le retrouver dans d’autres « combats », comme aux côtés de l’Abbé Pierre. Mais c’est le combat en Syrie, qui a priori ne le concernait pas, qui l’a interpellé, happé et condamné à mort. Il aurait pu rejoindre les rebelles pour défendre la veuve et l’orphelin, mais c’est l’État islamique qui l’a cueilli. Nous n’avons jamais su ce que Quentin faisait à part apprendre la religion. Mais nous savons que tous les garçons sont voués à s’entraîner militairement voire combattre, car on leur dit qu’ils sont attaqués dans leur foi et doivent se défendre.

 

 

« NOTRE FILS ÉTAIT AIMÉ, AIMANT.

IL A EU UNE BONNE ÉDUCATION »

 

 

 

L’essence de son départ pour la Syrie a-t-il quelque chose à voir avec la religion ?

Oui, bien sûr. Partir faire la hijra, c’est aller en terre sainte. Dans l’Islam, le grand djihad c’est le combat du mal et du bien en soi, une sorte de développement personnel qui vise à devenir meilleur et combattre ses passions. Mais ceux qu’ont prénomment les djihadistes et leurs idéologues, présentés comme savants, se réfèrent sans cesse au Coran et justifient tous leurs propos par des versets et sourates, repris par les jeunes en boucle. Tout étant question d’interprétation, il y a place au pire comme au meilleur. Il y a beaucoup d’interdits comme mentir ou tuer, sauf pour la « bonne » cause. Comme le disait Quentin : « vous me manquez, je vous manque, c’est dur mais c’est un sacrifice que Dieu demande ».

 

 

A posteriori, vous sentez-vous coupable ?

Coupables de quoi ? Nous avons tout fait pour qu’il ne reste pas dans l’intégrisme et revienne une fois parti. C’est malheureusement des propos que nous entendons parfois, tellement faciles. Forcément des parents déficients disent certains. Les gens ont peur et se défoulent. Nous sommes « parents de », les gens ont peur du terrorisme, et c’est humain. Juger n’est pas signe d’intelligence, il faut essayer de comprendre.  Il n’est pas question  de se rajouter un poids en plus de celui d’avoir perdu l’un de ses enfants sans lui avoir dit au revoir.

Notre fils était aimé, aimant. Il a eu une bonne éducation. Les recruteurs sont des prédateurs qu’il faut empêcher de nuire. Ce sont eux les coupables ! Nous avons tout tenté pour le sortir de son piège, sans aide institutionnelle. Mais l’embrigadement réalisé avec des méthodes sectaires et très rodées a été plus fort que nous, plus fort que lui.

 

 

Exprimez-vous de la colère ou de la rancœur vis-à-vis de Quentin ?

De la tristesse oui, de la colère non. Nous essayons en tout cas de ne plus en avoir contre lui, lui qui a payé de sa vie chèrement en quittant ce qui comptait le plus à ses yeux, sa famille. Mais oui, nous lui en avons voulu de nous avoir menti, de nous avoir fait souffrir. Mais à quoi bon retourner la colère contre lui ? Cela nous fait du mal et ne résout rien. Je préfère garder de l’énergie pour continuer à vivre et dénoncer ce qui aurait pu être mis en place en prévention pour faire en sorte que l’on enraye les départs.

 

 

 

AUDIENCE #3

ADEKWA Avocats - AUDIENCE - Véronique Roy Burin

AUDIENCE #3

 

 

 

Devant le fléau que constitue la radicalisation, vous dénoncez parfois l’immobilisme…  

Je ne me sens ni de gauche, ni de droite. Je me sens citoyenne, tout simplement, dans la vie de la Cité, au sens antique du mot : s’occuper de la vie de la Cité, prévoir ce que sera notre vie demain…

Avec mon mari, je dénonce ce qui ne va pas. Par exemple, quand l’État a lancé le numéro vert « Stop djihadisme » au printemps 2014  et a conçu des kits pédagogiques, envoyés aux mairies via les  préfets en précisant qu’ « il est à l’appréciation de chaque maire de le diffuser ou pas », je dis que c’est criminel. Ce numéro d’urgence aurait dû être sur tous les sites de mairies, dans tous les journaux de villes, toutes les écoles, les établissements sportifs et culturels où vont les jeunes. Car les recruteurs, eux, vont là où se rassemblent nos jeunes. Lorsqu’il y a un danger, un tueur en série dans la nature, ou des avis de  tempêtes on informe sa population. On ne se contente pas de dire « ah il n’aurait pas dû sortir » !

Dans notre cas, le recruteur était fiché depuis 2013 mais cela ne l’a pas empêché d’avoir un poste en collège… N’avoir diffusé le numéro vert qu’en mars 2016, soit deux ans après, engage la responsabilité d’un maire, surtout que dans le même temps, il y a eu plus de quatorze départs de Sevran vers la Syrie et une dizaine de  morts selon une enquête de proximité que nous avons menée.

Plus largement, il faut donner des moyens aux territoires de manière juste et équitable, mieux répartir les richesses, redonner confiance en la société, faire rêver, faciliter les formations et l’emploi, ouvrir à la culture, réapprendre le faire ensemble et non pas seulement le vivre ensemble, promulguer des valeurs… Un homme politique ou un élu a aussi le devoir d’être  irréprochable. Malheureusement, beaucoup se croient au-dessus des lois, ce qui développe le sentiment d’injustice chez certains, utilisé par les radicaux religieux qui, eux, apportent un discours binaire rassurant et tranché sur le bien et le mal.

Et prévenir la radicalisation ne peut marcher que si l’on s’entoure de personnalités diverses  car les réponses peuvent être multiples : sociétale, psychologique, républicaine, historique, philosophique, théologique si besoin… La solution est collégiale !

 

 

Face à cette tragédie, plutôt que de vous replier, vous avez décidé de prendre la parole et de témoigner…

C’est sans doute un peu thérapeutique. Ça peut arriver aux autres, la preuve. Beaucoup de gens dans  notre cas n’osent pas parler. Trouver des solutions, essayer de comprendre, sans haine, est aussi un travail de résilience. Dans le cas contraire, on peut se laisser mourir.

Je tente d’aller le mieux possible, même si le chagrin est là, tapi en moi, en nous. L’annonce du décès de Quentin est encore toute récente et nous pleurons souvent. Mais nous reprenons des forces en se remémorant les bons souvenirs. Aller bien, c’est aussi un devoir pour notre fils aîné qui a besoin que nous allions bien et que nous regardions l’avenir.

 

 

« UNE FOIS QU’UN JEUNE EST PARTI EN SYRIE

OU EN IRAK, C’EST TROP TARD»

 

 

 

Que diriez-vous aux parents qui se trouvent face à un de leur enfant en proie à la radicalisation ?

Ne restez pas seuls, demandez de l’aide pour décrypter les signaux, souvent cachés ou pas explicites mais qui, ajoutés l’un à l’autre, font de votre enfant une personne en danger. Aujourd’hui, avec le recul, l’expérience, je peux en parler. À l’époque, je ne voyais pas, je ne comprenais pas ce qui se tramait. Même si le numéro vert « stop djihadisme » ne règle pas tout, il faut le composer, il peut permettre à un jeune de ne pas quitter le territoire et donc de ne pas partir mourir avant 25 ans.  Une fois qu’il est parti en Syrie ou en Irak, c’est trop tard, on ne peut pas déradicaliser, désembrigader, quelqu’un qui  baigne dans l’idéologie, qui est surveillé, et menace la cohésion du groupe s’il flanche.

 

 

Malgré la peine et la douleur, vous tenez à garder le cap…

La vie est belle malgré tout… Des gens meurent mais des enfants naissent. Il y a beaucoup d’initiatives positives dans le monde dont nous ne parlons pas ou trop peu. C’est le rôle des medias aussi que de ne pas nous enfermer dans la peur, le négatif.  Construisons leur un monde meilleur, plus juste, plus humaniste,  plus éthique. Replaçons l’Homme au centre de nos actions, et non les intérêts, le Dieu argent.

 

 

Un passe-temps, une activité pour (re)trouver la paix ?

Le yoga, la danse, découvrir des expos, voir des spectacles. La culture et l’ouverture d’esprit sont les meilleurs remparts contre le fanatisme politico-religieux.

 

 

Une chanson, un refrain pour se libérer l’esprit ?

« Be Happy » de Pharrell Williams. Mais aussi du blues, du rock’n roll qui me donnent envie de danser.

 

 

Un livre, un roman pour apaiser ses pensées ?

La lecture est précieuse. Je lis notamment Voyage d’une parisienne à Lhassa  d’Alexandra David Neel. « Ce qu’il faut chercher et trouver c’est la douceur sereine d’une inébranlable paix »,  écrit-elle…

 

 

Un dernier mot pour en finir avec les maux ?

Carpe diem, cueille le jour.

 

 

 

 

 

AUDIENCE #3

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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